"Solution finale à la question juive"
Souvent perçues comme une étape-clé des persécutions nazies envers les Juifs, les Lois de Nuremberg de 1935 ne visaient en réalité qu'à imposer un cadre légal, et un peu d'ordre, dans la multitude d'initiatives individuelles et de règlements collectifs déjà pris, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, à l'encontre des Juifs.
De même, souvent présentée comme le point d'orgue de la "Solution finale", la Conférence de Wannsee ne constitue en fait qu'un événement important - mais pas unique - dans la longue suite de cheminements tortueux et contradictoires qui, depuis l'arrivée d'Hitler au Pouvoir, neuf ans plus tôt, vont finalement mener aux chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau.
La plupart des participants de cette conférence - à commencer bien sûr par Heydrich lui-même - sont parfaitement au courant des conditions dans lesquelles s’opère déjà la "résolution" de la "Question juive", ainsi que de la volonté de leur Führer, encore martelée le mois précédent, de "faire payer" aux Juifs le prix de la guerre en cours.
A l'origine, cette conférence, réclamée par Heydrich fin novembre 1941, ne vise pourtant qu'à parler de la déportation des Juifs d'Europe, et pas de leur extermination.
La contre-offensive soviétique devant Moscou, le recul des armées allemandes sur le Front de l'Est, puis l'entrée des États-Unis dans la guerre, ont cependant poussé Heydrich non seulement à en retarder la date à plusieurs reprises mais aussi, et surtout, à en modifier dramatiquement la thématique...
... à la plus grande surprise de ses invités qui, dans quelques minutes, vont en découvrir la teneur.
contrairement à ce que l'on entend souvent, la Conférence de Wannsee constitue plutôt à ce que l'on appellerait aujourd'hui un "kick-off meeting", soit une simple "réunion d'enclenchement" ayant pour but de préciser l'identité du donneur d'ordres, de définir l'objectif à atteindre, et de coordonner les efforts des uns des autres en vue de la réalisation de cet objectif.
Ce n'est donc pas à Wannsee que "se décide" l'extermination des Juifs d'Europe : cette extermination s'est déjà imposée "naturellement", c-à-d - comme nous l'avons vu - après que toutes les autres solutions pour régler la "Question juive" eurent échoués, du fait des politiques menées par les Nazis eux-mêmes.
Du reste, les quatorze personnes conviées par Heydrich à assister à cette conférence ne sont pas des "décideurs" en tant que tels, mais plutôt de très haut fonctionnaires appartenant aux différents ministères intéressés à la "Question juive", à l'instar de Martin Luther, qui relève des Affaires étrangères, ou Roland Freisler, qui appartient au Ministère de la Justice.
Même s'ils vont bientôt entériner le plus grand massacre de l'Histoire humaine, il est essentiel de noter que ces hommes n'ont aucun casier judiciaire, qu'ils sont tous de bons pères de famille, qu'ils possèdent pour la plupart une intelligence largement au-dessus de la moyenne - plus de la moitié d'entre eux sont même titulaires d'un doctorat, le plus souvent en Droit - et qu'ils ne sont en rien des antisémites forcenés.
A Wannsee, dans une paisible villa bâtie au bord d'un lac, ces quatorze citoyens au-dessus-de-tout-soupçon vont pourtant écrire une des pages les plus noires de l'Histoire de l'Humanité et propulser le meurtre de masse dans l'ère industrielle...
pendant longtemps, et probablement jusqu'à l'automne de 1941, Reinhard Heydrich, avait estimé, à l'instar des autres hauts dirigeants nazis, que la "Solution à la question juive" passait par la découverte et la mise à disposition d'un lointain "territoire", situé probablement à l'Est, dans lequel on pourrait déporter tous les Juifs d'Europe une fois la victoire acquise et la paix revenue.
Reinhard Heydrich
Mais avec l'échec de l'offensive contre Moscou, la contre-attaque soviétique, et l'entrée en guerre des États-Unis, la "victoire", sans être devenue inaccessible, est néanmoins remise à une date aussi ultérieure qu'imprévisible, tandis que la "paix" relève à présent du vœux pieux.
Faute de "territoire" disponible à brève ou moyenne échéance, que faire alors des millions de Juifs dont on veut absolument "purger" l'Europe ? que faire en particulier de tous ces Juifs des ghettos, entassés dans des conditions sanitaires abominables ?
En ce début de 1942, l'extermination pure et simple est devenue la seule issue encore possible, la seule qui respecte "la volonté du Führer" et qui lui permettra, quoi qu'il puisse arriver sur le Front, de remplir sa "promesse" à l'égard ce de peuple maudit.
Mais encore convient-il organiser cette extermination de la manière la plus efficace, la plus ordonnée, et la plus économique possible !
Fidèle à lui-même, Heydrich entend bien éviter les pogroms et tous ces massacres individuels qui détruisent tant de biens et s'avèrent indignes d'une nation aussi "civilisée" que l'Allemagne.
Et il entend aussi écarter toutes les officines et dirigeants concurrents afin de demeurer le seul maître d’œuvre en cette matière...
le 12 novembre 1938, Hermann Goering avait déclaré que "Si, dans un avenir prévisible, le Reich allemand se trouve engagé dans un conflit de politique étrangère, on peut être assuré que nous, en Allemagne, nous penserons avant tout à en découdre avec les Juifs"
Hermann GoeringLe 30 janvier 1939, dans son allocution devant le Reichstag, Adolf Hitler était allé plus loin, soulignant que "s’il devait arriver que la finance juive internationale réussisse encore une fois à précipiter les peuples dans une nouvelle guerre mondiale, cela n’aurait pas pour effet d’amener la bolchevisation du globe et le triomphe des Juifs mais bien, au contraire, l’anéantissement de la race juive d’Europe".
Et puisque cette nouvelle guerre est arrivée, puisqu'elle est maintenant mondiale, Hitler surenchérit "J'ai déjà déclaré", dit-il, "que cette guerre ne se finira pas comme les Juifs l'imaginent, par l'extermination des peuples aryens d'Europe, mais que le résultat de cette guerre sera l'anéantissement de la juiverie. Pour la première fois, la vieille loi du Talion va être maintenant appliquée : œil pour œil et dent pour dent".
Et puisque chacun, dans cette Allemagne nazie, se doit de "travailler en direction du Führer", tout le monde y va de sa propre "prophétie" - bien évidemment du plus sinistre augure - à l'endroit des Juifs
Le 16 décembre 1941, cinq jours après la déclaration de guerre de l'Allemagne aux États-Unis, Hans Frank, Gouverneur général de Pologne, déclare ainsi que "Pour ce qui est des Juifs, donc, ma seule hypothèse de travail est qu'ils sont voués à disparaître. Nous devons exterminer les Juif partout où nous les trouvons !"
Hans Frank
Tapis dans l'ombre, Reinhard Heydrich, bien sûr n'attend que ce moment
Son heure vient de sonner...