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LE CHARMEUR DE SERPENTS A MARRAKECH.

Publié le 03/03/2016 à 14:49 par rol-benzaken Tags : background image vie monde homme france femme mode dieu argent musique femmes enfant fleurs bleu chat air alphabet islam

A tout moment, le magicien laisse là ses reptiles, pour s'intéresser aux secrets d'un homme ou d'une femme qui sort de l'auditoire, s'approche et lui murmure quelques mots à l'oreille.

Enfin, dernier acte du drame, le furieux mord le serpent et mord ensuite son client, ou bien saisissant le cobra, il le lui place dans les mains, puis sur le cou, comme un foulard glacé, puis sur la poitrine, entre le burnous et la peau, et l'abandonne là, tandis que dans le délire des tam­bourins déchaînés et de tout le cercle qui prie, il se démène, vocifère et couvre son patient de la bave magique qui mousse en abondance à ses lèvres.

 

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Il y a les cercles des conteurs, toujours élégamment vêtus, qui débitent d'interminables poèmes, en frappant à intervalles réguliers deux ou trois petits coups nerveux sur un petit tambourin, pour bien scander le rythme et réveiller les esprits.

Les longs gestes des doigts, de la main et des bras, les attitudes du corps si parfaitement élégantes, les longs glissements sur les pieds nus ou le passage balancé d'un pied sur l'autre, toute cette mimique est fixée par une caïda séculaire, comme dans une figure de ballet.

 

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Et les fureurs voisines du charmeur de serpents ne gênent ni les auditeurs, ni le protagoniste de ce divertis­sement raffiné et, mon Dieu, tout académique..

Il y a le cercle du commentateur aveugle, qui arrive, vers les cinq heures du soir, du lointain Sidi-Bel-Abbés, une petite gaule d'une main, et s'appuyant de l'autre à l'épaule de l'enfant qui voit pour lui.

Au pied d'une haute muraille nue, devant laquelle se tient chaque matin le marché aux pigeons, ses auditeurs accroupis, immobiles et silencieux ... l'écoutent réciter sa leçon sur les Traditions du Prophète, d'une voix monotone, toujours pareille à elle-même comme les lettres d'un alphabet, sans s'arrêter une seconde ni faire un autre mouvement que de remuer du haut en bas, avec une autorité mécanique, la petite baguette dont il s'accompagne en marchant, et qui semble le conduire dans ses explications comme elle le conduit dans la rue.

 

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Il y a le cercle des danseurs chleuh, petits garçons ou jeunes gens vêtus de longues robes aux manches largement ouvertes, sur lesquelles est jetée une chemise blanche, transpa­rente, qui tombe jusqu'à leurs pieds nus.

Avant la représen­tation, enveloppés des pieds à la tête dans leurs djellaba grisâtres, le capuchon rabattu sur le visage, ils se dérobent aux regards comme des objets d'un grand prix.

Aux premiers sons du tambourin ils se lèvent, se dépouillent de leur terne chry­salide et apparaissent dans tout l'éclat de leur toilette équi­voque.

Une ceinture de femme, en cuir brodé de soie, marque légèrement les hanches.

Au côté, le poignard et la boîte d'argent où l'on enferme les amulettes, suspendus à l'épaule par une cordelette brillante dont la teinte s'harmonise avec la couleur de la robe. Les sourcils, les yeux peints ; un anneau d'argent à l'oreille ; sur le front, une frange de cheveux bien lustrée avec de l'huile ; deux grosses touffes sur les tempes ; le reste de la tête rasé, à l'exception de deux longues tresses noires, emmê­lées à des fils de laine qui se balancent sur le dos ou sont retenues à la ceinture.

Les uns chantent d'une voix de tête suraiguë,que je n'ai entendue qu'ici, en s'accompagnant de rebecs à la musique aigrelette ; les autres dansent, en faisant sonner entre leurs doigts trois castagnettes de bronze, grandes comme des pièces de deux francs.

 

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Ils dansent ou plutôt tournent en rond, dans une promenade rythmée par un léger mouvement des chevilles et des hanches que vient rompre tout à coup une volte rapide, un brusque tournoiement du corps, un battement plus pressé des pieds nus sur la terre fraîchement arrosée.

Par moments, ils dessinent quelque figure compliquée de ballet, s'emmêlent, se perdent, se retrouvent, tombent aux pieds les uns des autres, se relèvent, s'offrent et se refusent dans un mouvement un peu sauvage, plein d'harmonie, de grâce, de sensualité voilée.

 

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Puis tout revient à son rythme paisible, et la lente promenade à petits pas frémissants reprend sa cadence balancée, dont le charme monotone tient l'auditoire envoûté.

Envoûté, jusqu'au moment où l'un des petits danseurs, aper­cevant dans le public un personnage, qu'à sa mise il juge fortuné, bondit, s'élance hors de la ronde, va danser pour lui seul, et reçoit, un genou en terre, une piécette d'argent, mouillée de salive sur le front.

Vingt autres cercles se font et se défont autour de quelque extravagant, qui avale à longs traits de l'eau bouillante ou s'enfonce dans la bouche un cierge de poix enflammé.

Et ces danses, ces chants, ces musiques, ce bruit sourd de tambourins, ces contorsions et ces sorcelleries, tout ce plaisir primitif dans ce qu'il a de plus égaré, de plus trouble, de plus voluptueux, s'accompagne inlassablement de gestes religieux, de mains tendues pour la prière,d'invocations à Allah et à tous les saints de l'Islam, d'amen et d'amen encore, mille fois répétés, de doigts qu'on porte à sa tête, puis à son front, puis à ses lèvres, de saluts et de baisers à l'infini mystérieux , en sorte que cette place folle entend, au long de la journée, plus de prières qu'une mosquée.

 

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Ce lieu de la frénésie et du plaisir, on le nomme Djema El Fna, la Place de la Destruction, soit pour rappeler le sou­venir d'une formidable tuerie qui aurait eu lieu en cet endroit, soit à cause de l'habitude qu'on avait jusqu'à ces dernières années, d'accrocher là les têtes des rebelles, au-dessus d'un mur bas et ruineux.

Mais les indigènes l'appellent plus ordinai­rement la Place du Trafic, pour éviter le mauvais sort qui ne manque jamais d'accompagner certains mots de fâcheux augure, et parce qu'en effet cent commerces s'agitent autour de ces spectacles et de ces sorcelleries.

Marchands de tout et de rien, d'orge verte, de pierres à chaux, de bois ou de paille hachée; marchands d'oranges, de citrons, de cédrats, de grenades, de tous les produits d'une terre qui abonde en fruits admirables, dès qu'un peu d'eau vient la toucher ; vendeurs de cotonnades, qui se promènent en tenant étalée, comme un épouvantai!, entre leurs bras étendus, quelque chemise à la mode maro­caine, où l'on voit, peinte en bleu, la marque de fabrique, un lion, une locomotive, ou une Liberté avec sa torche et ses rayons ; fripiers et brocanteurs, qui surveillent de l'œil une quincaillerie sans nom, des caftans usagés, de vieilles soies passées, des restes d'uniformes qui ont vu la Somme et Verdun,  quelques boîtes de conserves vides, une gamelle, quatre boutons et quelquefois moins encore; femmes effondrées dans leur haïk devant des bracelets d'argent et de petites pièces de cotonnade blanche brodées de quelques fleurs de soie ; ma­telassiers qui épouvantent, quand on voit auprès d'eux les lots de chiffons innommables dont ils bourrent leurs coussins; savetiers à l'abri de quelque vieille natte suspendue à un roseau, qui s'emploient à redonner la vie à des ba­bouches sans espoir; vendeurs de sauterelies cuites, d'œufs durs saupoudrés au cumin, de pois chiches, de fèves grillées ; marchandes de soupes accroupies devant une énorme marmite entourée de chiffons graisseux ; marchands d'agglomérats étranges faits de sucre, d'amandes, de dattes, de raisins et de grains de millet ; dro­guistes assis devant des peaux de chat, des ailes de chouettes et d'éperviers, des dépouilles de bêtes séchées, lézards, caméléons aux vertus infinies comme leurs couleurs changeantes ; sor­cières du Sénégal qui brassent l'avenir dans une corbeille d'osier, pleine de coquillages blancs et noirs, affreux à voir comme des yeux arrachés à leurs orbites ; mendiantes rassem­blées autour d'un méchant tapis, sur lequel on jette en passant un sou, un fruit, un oignon, et dont les voix plaintives chantent, pendant des heures, d'interminables litanies qui vont rejoindre dans la confusion des bruits tous les autres appels à la divinité.

 

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Sous les pieds de la foule, monte une poussière qui sent le crottin d'âne, la sueur et la paille hachée, et qui devient parfois
si épaisse au crépuscule, à l'heure de la grande frénésie, que tout cela prend un air de cauchemar et de fantasmagorie.

On dirait que ces formes blanches qui circulent silencieusement ou restent debout immobiles, ne sont plus retenues à la réalité que par le bruit forcené des tambourins.

Quelques bâtisses européennes, jetées au bord de cette place, prennent leur part à ce délire.

La Poste avec sa couronne de fils, le magasin du quincaillier, la Banque, le Glacier et le Café de France, la bou­tique de cycles, les voitures de louage avec leurs cochers espa­gnols, toutes ces choses d'un autre monde paraissent alors aussi baroques que les cercles magiques, et le directeur de la Banque et la marchande de journaux plus fous encore que le sorcier !

 

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